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Rapallo

      Je suis venu terminer l’enregistrement de mon prochain album sur les hauteurs de Rapallo, au cœur de cette Liguria que j’ai appris à savourer pendant quatre mois d’automne-hiver. Ici, on commémore discrètement certains touristes célèbres : Friedrich Nietzsche qui écrivit son Zarathoustra, Ezra Pound, Lord Byron, Jean Sibelius qui composa sa deuxième symphonie en Ré majeur… Je me sens bien en compagnie de ces fantômes très étonnés de lire, longtemps plus tard, l’écho de leur passage sur des plaques ou des noms de rue. J’aime bien me dire qu’au temps de leurs séjours dans ces parages qui attisaient leur imagination et leur envie d’écrire, l’homme qui leur servait le café, la femme qui leur vendait la foccacia du matin, lavait leur linge, époussetait la poussière du salon où traînaient partitions, feuilles et encriers, n’avait aucune conscience de le faire pour des futures icônes de la pensée ou de l’art. Loin d’être les « pipols » vaniteux et transparents d’aujourd’hui, ces monuments qui allaient et venaient, passaient sur la promenade, s’installaient aux terrasses, restaient concentrés sur leur contribution à l’amélioration des hommes par le don du meilleur d’eux-même, seul trésor que conserve le tamis de l'implacable postérité.

 Et puis, il n’y a pas deux semaines, dans une grosse biographie de Lénine, je lisais qu’en 1922, dans les salons de l’hôtel Europa maintenant peint en rose, un traité de paix fut signé entre la Pologne et les ministres bolchéviks de la toute fraîche Union soviétique.

 De bon matin, face à la mer, assis sur un banc, entouré de pigeons qui copulent toutes les trois secondes, j’adresse des « buon giorno ! » aux passants en laisse derrière leurs chiens tandis que la lune pleine vient de défaillir derrière les collines. J’ignore ce que sera la vie de mon disque dans ce que l’industrie, indécrottable Narcisse, contemple comme son propre désastre, mais je ne suis pas inquiet. J’aime ce que je fais et suis capable d’en justifier. Tout comme mon père penché sur l’établi, polissant au papier de verre la pièce qu’il venait de sculpter, je retrouve mes chansons pendant cinq jours avec Marco qui travaille désormais chez lui, détendu, en short et en sandales.

La colline derrière laquelle la lune a disparu reflète les premiers rayons du Levant, les pigeons indécents se sont éclipsés, la femme du banc voisin lit un journal, et les nettoyeurs de macadam envahissent la promenade avec des engins tapageurs. Il est grand temps que je trouve une terrasse ouverte pour un caffè ristretto.


Comments

rosenilda
01 nov 2010 21:35 (UTC)
Merci
Je ne vous connais que depuis cinq mois... c'est peu, mais je rattrape le temps en vous lisant, écoutant, et j'adore vous lire et vous écouter. Merci pour tout ce que vous nous offrez !
Continuez de nous écrire des messages parfois délicieux,, parfois dérangeants, mais toujours pertinents !
Et puis , même si l'on n'est pas d'accord, on peut vous écrire et un échange est possible...merveilleuse liberté de pensée et d'expression, mille fois Merci, merci infiniment !

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nildafernandez
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