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Jeter des ponts

Je crois qu'il faut jeter d'autres ponts entre les artistes et ceux qui s'accompagnent de leurs chansons. La marchandisation à outrance (culturelle ou pas) est devenue l'écran de nos envies.  Il y a plusieurs années, ce constat m'a fait prendre chevaux et roulottes pour parcourir la France au gré des communes, petites et grandes, que nous traversions en chantant. C’est un souvenir inoubliable et la plus belle tournée de ma vie.

Aujourd’hui, lorsque m’arrive la question : « quand viens-tu à Toulouse, dans le sud, dans l’Est, en Normandie, à Nîmes, à Rennes… ? » je me désole de ne pouvoir répondre. Les circuits sont tellement organisés, planifiés,figés, qu’au gré de l'appétit des uns et du calendrier des autres, un tel désir compte peu. Alors, j'ai pensé quelque chose. Je me suis dit que j’aimerais tenter d’allumer la mèche d’une discussion nouvelle où chacun serait libre de mettre en commun sa capacité à trouver les relais nécessaires, dans un rayon donné, dans des locaux petits, inattendus mais accueillants, pour faciliter des rencontres successives et intimes où je chanterais, bien sûr, mais où nous pourrions parler, échanger des points de vue, des ressentis, des expériences…  et, au sens littéral, « refaire le monde » qui en a bien besoin. 

En mars, je retraverse l’Atlantique pour des concerts et la présentation de deux albums à Buenos Aires. En mai et en juin, je chante en province argentine pour les populations merveilleuses qu’on ne visite jamais.  Plus tard, je retourne à Tachkent pour enregistrer avec les quatre musiciens de ma dernière tournée ouzbek. Mais j’ai tout de même envie de trouver le temps pour me mêler, dans mon propre pays, à ce que j’y sens d’attente et de frustration, de colère et de don, de désarroi et de lumière.

Est-ce que ce que tout ça  est «utopique » comme l'affirmait mon producteur de concerts qui m’a laissé partir seul dans mes roulottes ? Est-ce qu’on peut inventer, l’une après l’autre, des formes nouvelles ? Est-ce qu’on peut imaginer sortir des ornières qu’on nous a convaincus, peu à peu, de creuser nous-mêmes ?     

Parler pour ceux qui n'ont pas de voix

Un matin, en buvant mon café dans le petit bistro ou j'ai "mes habitudes", je tombe sur un petit article du Parisien : "Michel Polnareff attend un enfant qu'il appellera Volodia". Moi, tout de suite, ça me touche car des « Volodia », j'en ai connu pas mal pendant mes années russes. Je suis content pour mon collègue, même si je ne suis pas sûr que tant d’exhibition serve la cause des enfants qui ne demandent jamais rien. Seulement voilà : quelques semaines plus tard, toujours dans le même bistro, la suite m'informe que Volodia est bien né mais qu’il doit changer de prénom, tandis que sa mère s’est enfuie avec lui parce que l’heureux papa, catastrophé et furieux, vient d'apprendre, grâce à l'ADN, que son fils n’est pas le sien.

Bien sûr, c’est un coup dur qu'il ne faut souhaiter à personne mais si c’était arrivé à quelqu’un du quartier, on n’en saurait rien. Les gens savent sauver la pudeur de ce qui leur arrive. Et puis, si par hasard ça filtrait, les commentaires au comptoir de mon bar favori en feraient une pièce de boulevard, pas plus, car l’arrivée au monde d’un petit humain ne peut jamais être un drame et si les arbres généalogiques sont tellement douteux du côté des hommes, c’est bien à cause de ces « bifurcations » toujours possibles.

En y repensant, je suis allé sur la page Facebook de ce chanteur que j’apprécie, dont j’ai repris une chanson (La maison vide) et là, je suis tombé des nues : à côté de ce que j’ai lu, les commentaires de mon comptoir favori sont des traités philosophiques !

Tout d’abord, l’introduction de mon collègue-amiral qui accompagne la naissance d’un enfant  par les mots « tristesse », « déception », « drame ». Ensuite, les messages de condoléances de ceux qui n’ont pas honte d’en rester au rôle infantile de « moussaillons » et qui compatissent, plaignent, soutiennent, approuvent un adulte vacciné, SANS UN MOT pour ce petit être qu’on jette en pâture comme l’objet du péché et qui, par cette exposition médiatique délirante, en sera toute sa vie stigmatisé.

J’étais scandalisé. Je suis intervenu dans la discussion pour dire ce que je pensais de ce nombrilisme et de ses appuis qui oublient tout simplement le devoir d’amour et d’accueil envers tous ceux qui arrivent dans notre pauvre monde. Mal m’en a pris ! Les fanatiques se sont jetés sur moi, ont insulté ma carrière d’artiste, ont pris la défense de l’indéfendable prouvant, au final, que leur indifférence au sort d'un enfant n’est que le fruit de leur méchanceté.

Je n’ai rien contre Michel Polnareff que je considère comme un homme perdu, mais cette affaire et les réactions qu’elle suscite sont la preuve qu’on a encore du chemin à parcourir vers la reconnaissance des droits de ceux qui n’ont pas la parole et la conscience des devoirs qui en découlent pour nous qui l’avons.

Aujourd'hui, 25 octobre

Aujourd'hui, 25 octobre, grâce aux messages nombreux, je n'ai pas oublié le jour véritable de ma naissance. Il faut dire que, depuis toujours, je remplis mes documents avec une autre date. Il faut dire aussi qu'à Barcelone on déclarait les enfants sur parole et que celle d'un oncle tête en l'air s'est pointée le 29 pour dire que j'étais né... le 27 ! Un bon décalage de départ, une sorte de retard - où d'avance - qui inflige à l'existence un porte-à-faux perpétuel avec lequel on compose et qui vous constitue.

Aujourd'hui 25 octobre, je me rends compte que ce qui me relie aux autres, c'est une forme de conscience irritante de ne pas vivre assez, de ne pouvoir dépasser sa propre fin, de ne laisser derrière soi qu'une trace vacillante, délébile.

Aujourd'hui 25 octobre, je ne dors pas. Je voudrais reprendre un à un tous les fils de mon existence, les nouer en tresse pour m'y suspendre et m'élever d'un coup vers des hauteurs vertigineuses, à des années-lumière d'une condition où la vie n'est que marchandise, à nos corps et nos esprits défendants.

Aujourd'hui 25 octobre, anniversaire de la Révolution bolchévique, arnaque de l'Histoire mais inévitable coup de balai, j'ai peur  que nous vivions sous la dictature parfaite, aux apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s'évader. Un système d'esclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l'amour de leur servitude. (Aldous Huxley. Le Meilleur des mondes - 1932)

Aujourd'hui 25 octobre, j'ouvre ces écrits pour tenter de partager, jour après jour, ce qui fera qu'un 16 janvier, je serai à Paris sur la scène de l'Élysée-Montmartre avec quatre musiciens, ayant gagné le pari de ne pas succomber aux doses massives de naphtaline qui s'abattent sur un métier où les tourneurs de platine "jouent" de la musique tandis que Madame Gaga devient la nouvelle e-conne. 

Aujourd'hui, 25 octobre, je dois vivre encore longtemps.

Je lis, ému...

Retour de Roanne, d'un Satellite Café tout neuf, tout beau où j'ai chanté deux soirs de suite. Il se trouve toujours quelqu'un, à la fin d'un concert, pour mettre une note à ceux qui sont venus et qu'on appelle, généralement, "public". Moi, à l'éternelle question : "comment as-tu trouvé le public ?", je réponds : "Je l'ai trouvé et c'est déjà pas mal"...

Je lis, ému, les réactions à mon écrit ouzbek qui se prenait la tête dans les mains à la vue d'un Taratata sans queue ni tête. Ouf ! Tant qu'il y aura de la sagacité, on pourra respirer à fond.

De Grasse !

Pour reprendre le fil de mes écrits en direction de ceux qui ont la patience de les lire, je voudrais évoquer ce concert de grâce dans la ville de... Grasse. Après le couronnement des efforts et du travail minutieux sur la Croisette avec les quarante musiciens d'un orchestre symphonique, me retrouver seul sur la scène était un plaisir renouvelé. L'un justifie l'autre et aussi mon choix de ne pas réduire la musique à une "formule" mais de la confronter à tout et à tous. Vive l'art si subtil qui fait les chansons !

Dans mon dernier écrit d'humeur sur la Fête de la Musique, je n'ai pas voulu condamner et suis sans aigreur. Simplement, n'étant pas un naïf dans ce domaine très particulier de la télévision, j'en connais toutes les arrière-pensées auxquelles même Nagui n'échappe pas...

Réjouissons-nous

Dans ma chambre de l’hôtel Ouzbékistan, après le merveilleux concert du théâtre-opéra de Tachkent, j’allume la télé sur un pathétique Taratata à Carcassonne. Gentils artistes, bien dressés, sur orbite et consanguins. Public docile et applaudisseur sur commande, croyant participer à une fête qui n’est que l’enterrement de la musique sous les tombereaux de décibels qui tiennent lieu d’énergie et les mégawatts de lumière pour oublier les ténèbres de tout un pays obscurci par son propre reflet.

Et chacun de mes collègues entonnant docilement une chanson en mauvais anglais, qu’on leur a exigée puisque l’émission est retransmise dans le monde et que, c’est bien connu, le monde et les francophiles internationaux qui constituent l'unique audience de TV5 Monde, sont anglo-américains.

Mais il reste pour nous consoler le spectacle d’une équipe de footeux qui rentre au bercail la queue entre les jambes et qui permet de croire à la continuité de l’impopularité présidentielle, ce qui est plutôt réjouissant.

Tout le contraire de ce que je viens de vivre ici avec deux mille personnes réunies pour trois concerts à Tachkent, Samarkand et Boukhara, qui se sont terminés avec mes quatre musiciens ouzbeks dans les halls des théâtres pour accompagner la sortie des spectateurs n’ayant jamais vu ça et tout sourire d’avoir été invités au mariage de leurs instruments traditionnels avec ma musique et ma voix.

La Cigale et les Fourmis

J'ai consacré mon concert parisien à Barbara. De cette manière, je voulais honorer celle qui m'adressait, par fax, un mot de sa main avant chacune de mes apparitions dans la capitale. Roland Romanelli, son pianiste fidèle, m'y a aidé. Quelques minutes avant la fin de mon spectacle et tout juste sorti du sien au Théâtre des Nouveautés, il est venu m'accompagner pour un "Dis quand reviendras-tu ?" qui sonnait, plus que jamais, comme une question irrésolue.


Cette femme dont j'ai collecté ça ou là des anecdotes flottantes, drôles, émouvantes, cabotines, sensibles, m'accompagne dans toutes mes traversées de la sainte scène car je sais que, pour elle, chanter n'était pas un acte anodin et qu'elle offrait sa théâtralité rituelle aux fantômes qui nous assaillent.  Pour ma part, j'ai fait plus d'une fois l'expérience d'une naissance au moment de mes entrées sur scène. En laissant derrière moi les limbes utérines pour pénétrer dans la lumière, l'incarnation du mythe apaise tous ceux qui assistent à sa représentation. A l'inverse, plus d'une fois aussi, j'ai eu du mal à quitter la scène, à m'effacer. L'image d'une mort m'inquiète toujours.

Lundi soir, en coulisses de La Cigale, indifférent à tout ce qui se passait, un petit nid de fourmis productrices "administrait" derrière des écrans le tapage des cœurs réunis devant la scène. Ceux qui refusent de comprendre que la rencontre entre un public et son artiste ne doit rien au proxénétisme se caparaçonnent dans un traitement purement technique du sujet où cigales et corbeaux sont des sources de revenus. Ils ne savent pas que c'est eux-mêmes qu'ils bafouent...

De parte de Federico...

Puygouzon, près d'Albi, 23 heures. Le concert finissait et j'étais revenu sur scène pour un dernier rappel. Nous étions tous debout, sans trop savoir la bonne manière de nous quitter. Du fond du chapiteau, passant devant tout le monde, une femme vient vers moi. J'aperçois ses cheveux blancs sur un manteau beige. Les dernières minutes d'un concert sont toujours un moment suspendu où je me laisse aller à très peu de contrôle, sous le coup d'une rencontre qui s'est faite, d'un orgasme sentimental qui étourdit. Difficile de prêter trop d'attention à ce que je prends d'abord pour une demande de signature sur bout de papier, de billet d'entrée ou de disque. Mais au bout de quelques minutes d'allers et retours, de saluts, de révérences sur toute la largeur de la scène, mon oeil est attiré par une enveloppe marron. En remontant vers le visage qui me la tend, je reconnais celle qui a été d'une importance capitale dans ma vie, sans l'avoir jamais su. Surgissant de mon passé d'initiation aux choses de l'Espagne, le regard toujours aussi vif et pénétrant, bien que légèrement voilé par le doute d'être reconnue, Simone Saillard, professeur d'Université à Lyon qui m'avait tant ébloui par sa manière limpide et brillante d'ouvrir son auditoire aux paysages secrets de l'élaboration artistique. Un peu sonné, je m'approche d'elle, je me penche, je m'agenouille pour baiser sa main. Elle me remet l'enveloppe en disant : "C'est votre mémoire !"  autrement dit, les prémisses d'une thèse sur la poésie de flamenco que j'avais écrite comme antidote à la pauvreté intellectuelle du monde soi-disant artistique dans lequel je commençais à évoluer. Moi, dans le brouhaha émotionnel de cette fin de concert, j'ai entendu le mot "mémoire" à la lettre car c'était plutôt de la mienne qu'il s'agissait.

Sur la première page d'un livre qu'elle m'avait glissé dans l'enveloppe, une carte de visite et, surtout, cette étonnante dédicace : "De la parte de Federico, agradeciéndole su interpretación de Poeta en Nueva York". 

Tel un amour brisé

J’ai retrouvé, à Lyon, le goût d’y être. En venant pour deux concerts dans un village mitoyen où j’avais donné jadis des cours de guitare, en empruntant la ligne A du métro entre Perrache et Charpennes, j’ai été pris d’un sentiment mêlé de perte et de bien-être. Ma vie, tourbillonnante depuis tant d’années, est rattrapée ici par l’émotion de jours heureux révolus et je me suis mis à envier celui qui, épargné par toute frénésie de découverte, rassasié, désaltéré, ne s’aventure pas plus loin que les frontières de son propre horizon.

Les lieux où nous avons été nous échappent. Tels des amours brisées que nous n’imaginions pas nous survivre, ils nous oublient impitoyablement. Et lorsque nous les fréquentons encore, il nous faut faire l’effort de la connivence perdue. Ces trottoirs qui étaient nôtres, ces escaliers qui nous chauffaient les mollets, ces édifices familiers que nous ne voyions même plus, prennent leur revanche et nous dédaignent de les avoir quittés.

A Lyon, la Saône et le Rhône, avec leurs accents circonflexes, leur confluence, leurs quais si dissemblables, dessinent une ville presqu’île. Les collines de Fourvière et la Croix-Rousse, l’une catholique et sombre, l’autre ouvrière et impie, veillent sur le destin du ciel et le de la soie.

Les ilots d'indignation

La passion des commentaires qui n'ont pas désapprouvé ma réaction au blâme pour ma « mauvaise » humeur du 12 mars, m’a fait super plaisir. Reconnaissance envers tous ceux qui m'ont permis de constater qu’en France on se fâche encore, qu’on n’est pas totalement assourdi par le vacarme médiatique, abusé par les leurres, et qu’il reste, ici ou là, des ilots d’indignation où les voix ne se perdent pas.

Mais je ne voudrais pas que, pour quelques uns, ma consternation cache un refus de la contradiction quand, pour d’autres, elle ne serait qu'une revendication « à la française » de liberté d’expression, un enfoncement de portes ouvertes. En vérité, ces thèmes ne m’effleurent pas. Tout d'abord, je suis loin de fuir la réfutation quand elle existe, quand on se donne la peine de démontrer que je me trompe. Quant à la liberté d’expression, elle est là... puisque je l'utilise.

En vérité, l'unique raison de ma tristesse a été d'imaginer une relation clientéliste avec ceux qui aiment mes chansons, selon laquelle « chante et tais-toi ! » serait l’injonction de l’acheteur et le prétexte à ma propre autocensure.